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Euromaïdan : révolution ou néo-nazisme ?

Déclencheur des protestations

Les ukrainiens élisent Viktor Ianoukovytch quatre ans avant l’Euromaïdan. Il vient d’une formation politique pro-russe mais est chargé de mener à bien un accord bilatéral entre l’Ukraine et l’Union Européenne. Après plusieurs années de négociations, il prend la responsabilité, quatre jours avant la signature, d’annuler l’accord et de proposer un accord trilatéral entre la Russie, l’Ukraine et l’UE. L’UE refuse. Le refus du président ukrainien de signer l’accord bilatéral provoque les protestations des ukrainiens.

Fin 2013, l’Ukraine est une démocratie en délitement. Des accusations de dérive autoritaire fusent. La colère monte parmi les franges pro-européennes de la population. Des manifestations éclatent partout dans le pays, mais la majorité des protestants sont à Kiev, sur la place Maïdan, qui sert de lieu de manifestation depuis des années.

Le 21 novembre, les étudiants manifestent et sont victimes de répression. Des manifestants venus de toute l’Ukraine pour un grand rassemblement pro-européen prévu à cette date les rejoignent trois jours plus tard.

Organisation des manifestants d’Euromaïdan

La situation s’enlise et les manifestations s’enchaînent, rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes. Des mouvements politiques se joignent aux protestations : le parti nationaliste Svoboda, l’UDAR (Alliance démocratique pour la Réforme) et Bat’kivchtchyna (La Patrie) se joignent aux manifestants. Malgré son soutien, la gauche, ravivant un trop fort souvenir de l’URSS, est exclue du mouvement, ou du moins assez mal vue.

Qui mène ce mouvement ? Les classes moyennes urbaines qui ne voient pas d’avenir sous domination russe. Politiquement, ce sont donc des manifestants de ce que l’on pourrait qualifier de droite modérée. Le mouvement échappe peu à peu au contrôle des représentants politiques présents, qui se retrouvent mis au second plan.

Euromaïdan ou le soulèvement qui ne fut pas mené par l’extrême gauche

Pendant les manifestations, Maïdan deviendra quasiment une place forte. Les manifestants érigent des barricades face aux assauts de la police. Ils montent une grande scène pour les discours politiques et les concerts et de nombreuses tentes occupent la place. Des personnes viennent camper, il y a des distributions de nourriture, des soins médicaux… Différents groupes se mettent en place pour la médecine, le ravitaillement, le transport ou l’aide juridique des manifestants arrêtés. Le mouvement citoyen s’autogère pour s’implanter sur le long terme.

5 000 à 20 000 personnes occuperont la place pendant le mouvement, le nombre variant selon les périodes. Il est amusant de constater que malgré le bord politique des manifestants (plutôt de droite), ils ont adopté ce que nous pourrions considérer comme une organisation de gauche. En réalité, ils n’ont fait que s’inspirer des exemples de leurs propres mythes, notamment des soulèvements populaires menés par les Cosaques quelques siècles auparavant.

Évidemment, il y a une part de réécriture de l’histoire de cette communauté. Les Cosaques, malgré leur réputation de guerriers, sont loin d’être des anges. Mais cela reste un mythe fondateur de l’identité ukrainienne. Et qui sommes-nous pour leur faire des leçons sur la réécriture du roman national… Cette communauté – ou du moins l’idée de guerriers en recherche de liberté que les ukrainiens s’en font – a grandement inspiré les manifestants dans leur manière de gérer le mouvement.

Pourquoi Euromaïdan a fait peur aux politiques qui connaissaient mal l’Ukraine ?

Revenons au mouvement : en décembre, la répression des manifestants s’intensifient. Les autorités tentent de reprendre les bâtiments publics occupés autour de Maïdan. Le gouvernement promulgue des lois de plus en plus répressives. Il arriva donc ce qui devait arriver : le mouvement se radicalise. Des groupes d’auto-défense apparaissent, souvent composés de nationalistes et pour certains d’ultra-nationalistes.

Ces derniers étaient minoritaires, mais attiraient le plus d’attention. Les médias russes s’en sont servis pour faire passer l’Euromaïdan pour un mouvement d’extrême droite. (Ce sont des maîtres en désinformation depuis longtemps…) Les médias occidentaux n’ont bien évidemment rien arrangé en ne se privant pas de montrer des pseudos défilés militaires. Pourtant, ces groupes étaient minoritaires. (Précisons que ces groupes n’étaient même pas favorables au rapprochement avec l’UE, mais plutôt défavorables au gouvernement ukrainien de Ianoukovytch. Les élections suivantes ne leur donneront même pas 2 % des voix sur tout le pays… Ils sont loin de représenter l’opinion publique ukrainienne.) Ci-dessous les résultats du vote quelques mois après l’Euromaïdan. Svoboda et Secteur Droit, les partis soutenus par ces groupes d’auto-défense, sont bons derniers.

Résultats des élections ukrainiennes post-Euromaïdan

Des affrontements entre la police et les groupes d’auto-défense ont lieu du 19 au 22 janvier 2024. La police enlève certains militants et les torture pour les dissuader de continuer. D’autres meurent d’hypothermie abandonnés au milieu de nulle part (l’hiver ukrainien est un danger réel). La crédibilité des personnalités politiques alliées au mouvement chute en flèche. Les négociations entre le mouvement (qui demande la démission du premier ministre) et le gouvernement patinent.

Escalade de la violence

Le mouvement se militarise (des manifestants tirent désormais sur les forces de l’ordre à l’arme à feu, et ces dernières leur répondent de la même manière). Les affrontements sont de plus en plus violents. Les 18 et 19 février, des affrontements devant le Parlement font plusieurs dizaines de morts. Les militants voulaient empêcher un changement de la Constitution qui permettait d’appuyer le pouvoir de la présidence dans le régime.

Le gouvernement fait finalement marche arrière le 21 février. Il revient sur sa modification de la Constitution et Ianoukovytch s’enfuit en Russie, provoquant ainsi des élections anticipées. Par la suite, l’opposition prit le pouvoir. Le palais de Ianoukovytch, la résidence Mejyhiria, reviendra à l’État ukrainien. Il deviendra l’emblème de la corruption de l’ancien régime.

Réaction russe

En réaction, Vladimir Poutine décide d’envahir et d’annexer la Crimée au mois de mars, région ukrainienne divisée entre pro-Maïdan et anti-Maïdan (ce qui mènera à la cascade d’évènements des années suivantes, à savoir la création du régiment Azov, la guerre ouverte contre l’Ukraine, la création du groupe Wagner, le massacre de Boutcha et le siège de Marioupol…). Sauf que les pro-Maïdan ne sont pas nécessairement pro-UE et les anti-Maïdan ne sont pas nécessairement pro-russes.

Considérer l’Ukraine comme un pays coupé en deux entre l’est qui serait pro-russe et l’ouest qui serait pro-UE est caricatural et réducteur. Même s’il y a une tendance plutôt favorable à l’UE dans les villes et à l’ouest et une certaine méfiance à l’est, il existe des tensions et de multiples opinions dans toutes les régions. Indépendantistes, indépendantistes pro-russes, indépendantistes pro-UE, anti-Ianoukovytch, opposants politiques plus classiques… Les ukrainiens ont une diversité de communautés et d’opinions trop grande pour être résumée à Russie vs UE.

La révolution d’Euromaïdan a-t-elle été pilotée par les États-Unis ?

Pour conclure, je vais aborder rapidement la question d’une potentielle manipulation. En février 2014, l’enregistrement d’un appel entre Victoria Nuland, responsable de l’Ukraine pour le département d’État des États-Unis et Geoffrey Pyatt, ambassadeur des États-Unis en Ukraine, fuite sur Youtube. Ils y discutent de potentiels candidats pour un nouveau gouvernement ukrainien, nommant notamment Arseni Iatseniouk, qui deviendra premier ministre de l’Ukraine à la fin du mois de février.

Il n’en fallait pas plus pour que des théories de manipulation des États-Unis émergent. Seulement, Iatseniouk était déjà l’un des leaders de l’opposition dans l’Euromaïdan. Il était donc bien positionné pour être nommé à la tête d’un nouveau gouvernement. Et surtout que Victoria Nuland était considérablement à côté de la plaque sur les capacités des États-Unis à influencer quoi que ce soit en Ukraine.

Un mouvement citoyen n’est pas contrôlable

Il ne s’agissait que d’un bête appel entre deux représentants américains qui s’imaginaient pouvoir tout prévoir. Ils pouvaient bien rencontrer les politiques impliqués dans le mouvement si ça leur chantait, si le peuple ukrainien n’était pas d’accord avec celui qui prenait la tête du gouvernement, il aurait perdu son poste dans les jours qui auraient suivi sa prise de fonction. Étonnament, les deux interlocuteurs ne mentionnent pas Petro Porochenko, qui sera président du pays de 2014 à 2019. Pour un soi-disant coup d’état organisé, ne pas anticiper le nom du président ukrainien suivant me semble manquer de professionnalisme…

Un mouvement citoyen comme l’Euromaïdan n’est pas pilotable. Il est imprévisible. Même pour les États-Unis, quant bien même ils auraient essayé.

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